"San Francisco, ville scénographique, ville frontière"

On pourrait croire à un décor de films, celui de Vertigo, de la Dame de Shangaï, de Barbary Coast, une ville destinée aux touristes et aux producteurs de cinéma avec ses collines pentues ses trams à découvert (cable cars) qui s’accrochent aux rues à pic de la ville et qui s’arrêtent par on ne sait quel prodige technologique. Décor aussi, les maisons victoriennes vertes roses, les maisons blanches à terrasses de style hispanique, l’élégant quartier administratif du début du XXe siècle. Les gratte-ciel au niveau acceptable sont cantonnés pour l’essentiel dans le quartier financier, Manhattan de poche. La brume du petit matin venue de l’océan disparaît au delà du Golden Bridge vers le comté Marin et le port escarpé de Sausalito. Telles pourraient être les premières images du voyageur.

San Francisco est la ville d’or du Pacifique, ultime frontière américaine. Rien à voir avec la "frontière" (border, limits, Grenze), territoire défini comme ligne ou zone entre deux états ; ni avec la Trieste austro-hongroise, racontée par Claudio Magris en 1982. La frontière américaine est évolutive, mouvementée, créatrice. Elle apparaît comme une avancée des hommes sur le monde sauvage (wilderness). La frontière en Amérique représente la conquête de l’ouest sauvagement acquis parfois : terres gagnées sur les populations indiennes, voyages des caravanes qui se formaient pour atteindre la Californie. « The Frontier » est présentée en 1893 par l’historien Frederick Jackson Turner, comme le creuset d’où émerge l’homme nouveau, l’Américain, ce pionnier en rupture d’avec le vieux continent.
Ce mythe triomphaliste sera revisité plus tard, sous l’influence de la vie urbaine, de l’étude de l’émigration, du multiculturalisme et de l’ethnicité.

Le site de San Francisco est d’abord poste militaire espagnol en 1776 à l’entrée de la baie, mission religieuse Saint François d’Assise.Devenu propriété mexicaine, ce poste prend le nom de Yerba Buena. Il se développe et comprend trois cents habitants. Lorsque les Américains conquièrent la Californie en 1847, ils donneront le nom de San Francisco à cette bourgade.

Chercheurs d’or, aventuriers de toute nature, les pionniers, les «Argonautes » ne sont pas donc les premiers arrivants. La découverte de l’or en 1848 rend l’endroit rapidement cosmopolite. En une vingtaine d’années, la ville s’enrichit de populations très diverses: chinois, anglo-américains allemands, irlandais, allemands, français, auxquels s’ajoutent mexicains, chiliens. La construction de la ligne de chemins de fer transcontinentale s’achève en 1869. Elle marque la fin de l’isolement de la côte Pacifique. A la suite des chercheurs d’or, s’installent artisans, marchands de tabac, quincailliers, bijoutiers, marchands de toute nature. Les boutiques sont si petites que les marchandises doivent être suspendues au dehors. Toile, vêtements, crochets, outils, produits non périssables vont équiper les chercheurs d’or. Cohabitent dans la ville, compagnies maritimes, armateurs anglais, négociants allemands, fabricants de vêtements, notamment Lévi Strauss.

Les 5 000 français qui vivent dans les années 1850 à San Francisco sont coiffeurs, cuisiniers, bouchers, blanchisseurs, restaurateurs, viticulteurs, importateurs de vin, joueurs professionnels et décrotteurs qui polissent les bottes de leurs clients pour 25 cents.